Justin Godart: Voyages en Albanie

Luan Rama : Godart, une vieille amitié 

Au cours de recherches sur la biographie d’un grand ami de l’Albanie, le député et sénateur français Justin Godart, chez son petit-fils, François Bilange, à Paris, rue Lafayette, j’explore une pile de cahiers, de photographies et de lettres inconnues jusqu’à ce jour. Parmi celles-ci je remarque quelques lettres que notre brillant Fan Noli, envoie en 1920 et plus tard, au député français depuis Genève, où est installée la délégation albanaise qu’il préside. Monsieur Bilange, me laisse sur la table, ces cahiers qui depuis quarante ans sont conservés dans une vieille armoire. Ses yeux resplendissent de joie, car enfin un Albanais se souvient de ce vieil ami, son grand-père qui a tant aimé et admiré ce pays.

Honorable monsieur Godart, – était-il écrit dans une des lettres de Fan Noli, depuis l’hôtel Monopole à Genève, – heureux de voir ma patrie parmi les membres de la Société des Nations, permettez – moi de Vous exprimer au nom de ma patrie reconnaissante mes remerciements, pour avoir facilité ma tâche avec l’appel chaleureux que vous avez envoyé au Président de l’Assemblée en faveur de notre admission… Cet appel a été reproduit par tous les journaux suisses et a dû influencer beaucoup de délégués. Un détail caractéristique: le correspondant du journal albanais Dielli (Le soleil) de Boston, a passé une copie de votre appel à Monsieur Bourgeois, à la salle de l’Assemblée pendant la séance; il a observé que Mr. Bourgeois l’a lu et relu avec attention et l’a montré à ses collègues… Nous vous sommes profondément obligés et nous pouvons vous assurer que votre nom sera gravé dans le cœur de tous les Albanais“. Ainsi qu’il ressort de cette lettre de Fan Noli, Godart est un des plus grands défenseurs, de la protection de l’intégrité des Albanais. Au seuil de l’admission de l’Albanie à la Société des Nations, il a distribué aux délégations des pays participants son appel intitulé  “Appel aux Grandes Puissances”, où entre autres il écrit: “… Nous avons parcouru l’Albanie. Tout au long de notre route nous avons vu des ruines. Qui a fait cela, avons-nous demandé? Ici, on nous a dit, c’est la Grèce; là, c’est l’Italie; là, c’est l’Autriche; là, c’est la Serbie. Nous avons vu des troupeaux misérables d’hommes et de femmes sans foyers, d’enfants ayant faim et froid. D’où viennent-ils, avons-nous demandé? De leurs villages que les Serbes ont pillés et détruits. Nous sommes entrés dans Scutari, sous le regard des sentinelles serbes veillant, armées, du haut du Tarabosch qui est albanais. Sur une immense longueur les frontières d’Albanie étaient violées et il y avait encore un front albanais de défense. Que de pays, dans de telles conditions, auraient sombré dans l’anarchie et s’y seraient abandonnés. Et cependant l’Albanie a résisté. Elle a maintenu l’ordre chez elle. Blessée, meurtrie, elle demeure ferme dans sa fierté de ses longs siècles de résistance, dans son intransigeance patriotique qui, toujours, ne lui a laissé voir que l’alternative entre la mort et la liberté. Mais, en vérité, c’est à l’Albanie, à se porter accusatrice, à dire aux grandes nations: “Vous m’avez opprimée, vous m’avez ravagée, vous m’avez partagée, vous vous êtes disputés des lambeaux de mon sol et c’est vous qui osez m’adresser des reproches!” A l’égard de l’Albanie, les Grandes Nations ont à accomplir une œuvre loyale de réparation. Elles sont moralement ses débitrices.”

En 1921, le député français part à la découverte de l’Albanie, où il visite villes et villages et où il prend connaissance de l’histoire ancienne de la nation albanaise. Durant le mois d’avril, les journaux albanais se font l’écho de sa visite. Le journal Mbrojtja kombëtare (La Défense Nationale) de Vlora, portant un emblème géant, sur lequel apparaît un grand aigle bicéphale, publie sur toute la première page, un éditorial avec ce titre “l’Albanie, la France et Justin Godart”. Plus loin est également donné en français le discours du représentant de l’association “Mbrojtja kombëtare”, Sezai çomo: “Chaque peuple a ses vertus et nous avons les nôtres, qui jusqu’ici par des circonstances malheureuses, sont restées peu connues dans le monde civilisé pour attirer les âmes généreuses en faveur de notre cause. Nous méritons peut-être un large appui de la part de l’Occident comme celui de la France pour l’évacuation de Scutari et de Coritza (Korça) au profit de l’Albanie, par le verdict d’acquittement le 30 novembre 1920 du jury de la cour d’Assises du département de la Seine; l’appui des délégués Français pour que l’Albanie fût acceptée à la ligue des Nations, qui sont des bienfaits connus et reconnus par le peuple albanais qui n’a jamais désespéré par tous les temps critiques de son existence. Nous en sommes fiers comme nous le sommes en ce moment de la visite d’un grand albanophile dont le nom restera toujours dans nos mémoires…” Dans une autre page à propos de la visite du sénateur français à Vlora, le chroniqueur écrit: “Une grande foule de gens, était sortie pour accueillir le sénateur français, guidée par un groupe vêtu de la “fustanelle”. La Place du Pasha bourdonnait de chants. Les danses crépitaient et les cœurs de tous battaient d’allégresse et de joie. A 3 h 30 l’automobile dans laquelle se trouvait notre célèbre ami Justin Godart apparut. Sur une banderole était écrit en français “Soyez le bienvenu, notre ami bien-aimé”. Les échos des voix: “Vive, vive!”, ébranlèrent tout le quartier… L’enthousiasme se poursuivit jusqu’à 9 heures et ensuite il s’arrêta. Mais le plus beau spectacle de toutes les décorations de Vlora, était produit par les mots inscrits avec les lumières des lampes à pétrole sur la face de la colline d’Oguz Baba: “Vive la France“!

Le 9 mai 1921, l’ambassadeur de France à Rome informe le Président français Aristide Briand, à propos de la visite du sénateur Justin Godart: “Lors de son passage à Rome, après sa visite en Albanie, Godart vint me voir et me fit part de ses impressions. L’accueil  qui lui avait été réservé a été enthousiaste et traduisait l’admiration et la  grande sympathie des Albanais pour la France.  “Là-bas, me dit-il, c’est un peuple tout entier qui a  tendu la main à la France et fait appel à elle pour l’aider dans sa technique et pour administrer ses richesses qui sont grandes”. Puis je l’ai interrogé sur l’unité du peuple albanais. “L’existence d’un sentiment d’union nationale domine dans toutes les tendances politiques, et ceci est sans conteste.  Il n’y a aucun antagonisme politique entre les différentes religions. Enfin, à Korça, les orthodoxes albanais ont occupé l’église grecque pour célébrer le culte orthodoxe en langue albanaise“.

Dans L’Albanie en 1921, Godart nous livre ses impressions de voyage, mais aussi ses réflexions sur la situation politique albanaise, sur les relations de l’Albanie avec ses voisins, en particulier les Serbes et les Grecs qui cherchent encore à la dépecer. Un an plus tard, en 1922, il se rend à nouveau en Albanie. Dans ses carnets sont décrits avec finesse, la nature, les paysages, l’histoire, les dialogues avec différents personnages, les noms des gens qu’il a rencontrés, ses jugements sur eux. Ses voyages partent toujours de la gare de Lyon où, souvent, des émigrants albanais viennent le saluer. Par le train, il se rend à Bari où il rencontre d’autres Albanais. Ensuite, il se dirige en bateau vers l’Albanie, selon l’itinéraire suivant: Tivar, Ulqin, Kotorr, Shëngjin et finalement Durrës. Il décrit avec passion ses voyages à travers l’Adriatique. Le 10 mai 1922, il débarque à Durrës. Le 11 mai, il arrive à Tirana, où il rencontre le chef du gouvernement Ahmet Zogu, qui lui demande l’aide des capitaux français, ainsi que l’envoi d’un conseiller français pour l’établissement d’une constitution selon le modèle français. Il discute avec le ministre Koleka de la création d’une banque française et de la construction d’une station électrique avec l’aide des Français. Mithat Frashëri lui demande des machines agricoles, tandis que d’autres veulent des navires à voiles de 100 tonneaux. “Tous ont les yeux tournés vers la France. Au marché, la richesse de l’artisanat albanais étonne excessivement le sénateur français. Les intellectuels et les employés sont tous en smoking. Du balcon de l’hôtel au centre de la ville, il admire le mont Dajti: “Le spectacle des montagnes est très beau!” Il rencontre, parmi les députés, Nikollë Ivanaj, qui, ainsi qu’il l’écrira dans son carnet, est un ami de “la France”, et qui “pense à une fédération balkanique républicaine”. Le 19 mai, à Elbasan, les prêtres font une prière pour l’amitié franco-albanaise, et à la fin les enfants crient “Vive l’Albanie”! A Berat, il est témoin d’une destruction d’église: “Ayant insisté pour visiter l’église Saint-Démétre, on nous conduisit après avoir tenté de nous dissuader de nous y rendre. Six hommes armés de pioches et de pelle avaient déjà renversé le chœur et piétinaient, indifférents, les larges plaques de fresques peintes sur une couche de plâtre armée de fibres de roseaux, qui étaient tombées des voûtes et des parois. L’église Saint-Démétre était entiérement decorée. Le maire de Berat qui était avec nous fit arrêter le vandalisme et a pris sur le champ des dispositions pour sauver la partie de la nef non encore détruite ainsi que le vestibule de l’église. Là, sous les poutres entassées de la charpente abattue, nous avons retrouvé les panneaux de l’iconostase et une douzaine de tableaux peints sur de robustes plateaux de bois de chêne, tous fort anciens”

Godart visite à nouveau l’Albanie en 1923, 1924, 1925 puis en 1927 et 1937, ainsi qu’en témoignent les revues et journaux de l’époque.  En 1937, à l’occasion du 25e anniversaire de la proclamation de l’Indépendance, sur la place, devant la mairie de Tirana où il est accueilli avec enthousiasme par le peuple, il s’écrie: “Vive l’Albanie”. Le journal Përpjekja shqiptare (L’Effort albanais) édite deux pages en l’honneur du sénateur français. Louis Mercier, ministre français à Tirana, témoigne au ministre des Affaires Étrangères de son influence: “J’ai dit quelle francophilie avait provoqué son arrivée à une soirée populaire à la Mairie le 28 novembre“. Il parcourt l’Albanie en tous sens, du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est, traversant des régions qu’il décrits avec passion dans ses notes, il fait allusion à la situation de la paysannerie, la culture ancienne du peuple albanais, en se référant aux auteurs antiques et à d’autres plus récents comme Ami Boué, Pouqueville, Boppe, etc… Il évoque avec douleur les réfugiés albanais qui, poussés par la cruauté serbe, ont abandonné Dibër, les veuves et les orphelins déportés par les massacres des Grecs au Sud. La photographie de Hormovë brûlée et détruite publiée dans son livre ne montre que des décombres. En Albanie, il rencontre partout des gens qui parlent français. “La langue française est la langue d’usage”. A Mirditë, il salue le chef de clan Preng Bib Doda et évoque ses deux bibliothèques françaises pleines de livres rares. Mais il cite aussi avec admiration l’abbaye des Bénédictins qu’il visite. A Berat, il assiste à la représentation du drame Besa de Sami Frashëri, où la foule s’écrie, joyeuse “Vive Opinga”, (c’est-à-dire “vive le peuple”). Sur de nombreuses photographies de l’époque, Godart apparaît accompagné par les personnalités politiques du pays et les intellectuels en renom. A Shkodër il est accueilli par le chargé d’affaires français, Beguin Billecoq, qui s’est installé là-bas pour quelque temps dans une très belle maison tenue par les Autrichiens. Le Français Briot qui est au consulat, lui présente un projet pour l’aménagement du fleuve Drin et lui parle de l’intérêt qu’a montré la Société française de chemins de fer, située à Paris, 6, boulevard de la Madeleine, pour ce projet. Il pose pour le photographe Marubi qui, le lendemain, lui offre les photographies qu’il a prises. Il remarque un commerçant de Shkodër, Zuran, qui conduit sur la Buna un bateau qu’il a acheté en Amérique du sud dans le but de commercer avec la France. A Shkodër, le peuple l’accueille avec La Marseillaise. Plusieurs fois, il rencontre At Gjergj Fishta (le Père Gjergj Fishta) et tous deux discutent des relations qui doivent se développer dans le domaine de la culture entre la France et l’Albanie.  “At Fishta  vint me rencontrer, – écrit le sénateur français dans ses souvenirs de voyage de 1924, – je reçus avec joie le franciscain corpulent qui, l’année passée, dans le courant de la conversation, m’avait présenté un programme complet pour  l’établissement de relations et de contacts intellectuels entre la France et l’Albanie. C’est un érudit de culture latine, particulièrement de littérature classique italienne et française et qui voit le progrès social de l’Albanie par l’ouverture et les contacts avec l’Europe civilisée“. En partant, raconte plus tard Godart, “At Fishta m’a laissé une photographie d’une maison de Shkodër qu’il voulait acheter pour y ouvrir un lycée français. Mais serait-il possible que notre drapeau flotte à côté du drapeau de Skanderbeg?”… Le 30 décembre, avant son départ d’Albanie, le ministre plénipotentiaire, l’envoyé extraordinaire de la France, Monsieur Mercier, organise une réception à l’ambassade de France à Tirana, en l’honneur du sénateur. Le lendemain, le journal Drita publie une dédicace de Godart en albanais, écrite par lui: “Vive l’Albanie”!

Après son retour à Paris, le 24 mai, il écrit au Président de la République française Aristide Briand: “Si je me place au point de vue français, je pense que notre pays doit sans hésiter et proprement donner tout appui à l’Albanie dans l’intérêt même de ses voisins qui n’ont pas moins besoin qu’elle et que nous de la paix. Elle sera, dans les Balkans, si nous le voulons, un élément d’ordre, de progrès; et, en outre, un milieu fidèle à notre influence et à notre action. C’est un pays riche: son sol et son sous-sol sont entièrement à mettre en valeur. C’est un pays d’honneur, d’attachement à l’amitié et aux engagements pris. Il admire la France et fera tout pour attirer chez lui des techniciens, des industriels, des commerçants français. Je conclus donc très énergiquement que le devoir et l’intérêt de la France, sont d’agir pour qu’au plus tôt, le Gouvernement Albanais soit reconnu et les frontières de 1913 définitivement attribuées  sans modifications à l’Albanie.” Le livre l’Albanie en 1921,  comme les articles ininterrompus du sénateur Godart dans la presse française, sur la question albanaise, inquiètent les gouvernements grec et serbe, qui protestent auprès des ambassadeurs de France à Athènes et à Belgrade. Billy, le représentant français à Athènes écrit au Quai d’Orsay “A Korça il y a eu des incidents et les Grecs ont été des victimes des Albanais. Les journaux ici informent que Justin Godart, pendant sa visite à Korça a encouragé les Albanais à agir contre les Grecs”. De son côté, J. B. Billecocq, consul français à Shkodra, par une note envoyée au Quai d’Orsay, stipule que “J’ai répondu à Monsieur Mihailovitch que la visite du sénateur Godart en Albanie était une visite privée et que le Gouvernement français verra avec ses alliés quelle attitude il adoptera plus tard“. Le consul français envoie une note au Président du Conseil en soulignant que “Mercredi, accompagné par le député de Vlora et le ministre des Finances, monsieur Godart arriva à Shkodër et y séjourna cinq jours. Les Albanais qui l’appelèrent “le défenseur des Albanais” l’emmenèrent dans les écoles ainsi qu’à  la frontière nord avec la Serbie, à Kastrati, bien que je lui ai déconseillé de s’y rendre“. Après son retour d’Albanie, Godart écrit dans le journal L’Ere Nouvelle l’article: “Albanie et Italie” où il élève la voix contre les efforts des pays balkaniques pour dépecer encore davantage l’Albanie et pour la reconnaissance de ses frontières décidées en 1913: “La France sera-t-elle l’avocate de l’Albanie? Ce devrait être son rôle. Dans les rudes montagnes d’Albanie les gens attendent cela avec confiance”! Le 6 juillet 1921, un autre article dans Tribune Libre de la spécialiste de l’Albanie Elise Aubry, appuie l’appel de Godart pour la défense de l’Albanie. Dans Le Matin, le 3 juin 1921, dans l’article intitulé: “L’Albanie aime la France” Godart renouvelle ses appels.

En Albanie, durant ses voyages, il a pour interlocuteurs les personnalités les plus connues de l’époque. Dans ses notes il parle du roi Zog, de Nikoll Ivanaj, de Luigj Gurakuqi, du docteur Turtulli, de Vila et Koleka. Ses conversations avec elles sont centrées autour de la collaboration entre la France et l’Albanie, sur les projets concernant les routes et les mines, l’ouverture des banques, la construction des routes, etc. Ahmet Zogu, précédemment Premier Ministre, lui demande d’intervenir auprès du gouvernement français pour lui envoyer un conseiller. Mati Logoreci, l’enseignant albanais, lui parle d’un chant ancien des Mirdites qui se chantait en France, à l’époque de Napoléon, alors allié des Mirdites. En Albanie, Godart s’intéresse aux productions agricoles, au coton, aux forêts, au pétrole, au charbon et aux réserves de chrome, discute de la possibilité de concessions pour les compagnies françaises. Il se demande comment trouver des partenaires français qui s’engageraient en Albanie. “L’Albanie a besoin d’aide” écrit-il. Sur les marchés des villes principales il s’émerveille à la vue des armes décorées, des costumes traditionnels, des broderies, du travail sur bois, des berceaux, des tapis, etc… pour lesquels, comme il l’écrit, il pense ouvrir une exposition à Paris, rue de Chaillot, dans le quartier de Passy. Pendant que l’on discute à l’Ouest de la question du couvent de Saint-Naoum, pour déterminer s’il appartient à l’Albanie ou à la Serbie, Godart publie dans le journal parisien Le Matin, l’article “A qui le couvent de Saint Naoum“? où il justifie la propriété de l’Albanie: “Le moine Naoum, disciple de Cyrille et de Méthode, fut envoyé en mission, par le tsar Boris, aux confins occidentaux du grand empire bulgare. Cela se passait au début du Xe siècle. Naoum partit et s’arrêta au milieu des populations qui vivaient de la pêche et de la culture sur les bords du lac Ochrida. Là, il enseigna le peu qu’il savait de religion. Mieux il donna l’exemple du travail. Un jour de labourage, durant la sieste, un ours vint égorger un des bœufs liés à la charrue de Naoum. A son réveil, celui-ci vit le désastre. S’adressant à l’ours qui digérait, il lui reprocha son acte sanguinaire et lui montra dans quel embarras il le mettait. Comment désormais avec un seul bœuf, creuser des sillons profonds et droits? Cette observation raisonnable, frappa si fort l’ours, qu’il vint se placer sous le joug, à côté du bœuf survivant. Quand il mourut, les paysans l’honorèrent comme un Saint… J’ai lu cette légende, en Albanie, tout au long des murs du monastère de Saint-Naoum, où elle est écrite en images naïves. Après l’Armistice, le couvent de Saint-Naoum fut occupé par les Serbes. A qui devait-il être attribué définitivement? A la Serbie? A l’Albanie? La commission internationale déclara que le couvent était terre albanaise. La conférence des ambassadeurs ratifia cette décision et la signifia aux intéressés. Mais voici qu’aujourd’hui, sous la pression de Belgrade, la conférence des ambassadeurs remet en question l’attribution de Saint-Naoum. Cela cause en Albanie une profonde émotion. Cela ne manquera point de surprendre et d’inquiéter en Europe, ceux qui savent les dangers de la politique de complaisance. Pour qui connaît ce coin des Balkans, Saint-Naoum est bien albanais… Puisse de là-haut, le bon saint Naoum inspirer à la conférence des ambassadeurs la logique et la fermeté de son esprit!”

Dans ses notes encore inédites sont décrites avec une émotion particulière ses impressions sur ses voyages précédents dans différents villages et villes d’Albanie. Sur une photographie il apparaît accompagné du jeune chercheur Eqrem çabej. Dans le village de Pojan, il entend de nouveau La Marseillaise. A Fier, dans la maison d’Ymer Pasha, entourée de nombreux monuments, de découvertes antiques, de l’arcade d’Apollonia, il rencontre son fils Sami, étudiant qui arrive de France. Ymer rêve que son fils devienne agronome pour valoriser les plaines de la Myzeqa. A Gjirokastër, 700 élèves et professeurs l’attendent avec des fleurs et lui parlent d’Hugo et de Voltaire. A l’entrée de Këlcyrë une banderole le salue d’un “Vive l’amitié albano-française”. A Korça l’accueil est encore plus majestueux. Les députés de Korça l’attendent tous, précédés du drapeau de la «République de Korça» sur lequel sont réunis les emblèmes albanais et français. Devant le musée, le bataillon militaire de la ville joue La Marseillaise. Ali Këlcyra prononce le discours d’usage en français, ce qui rend l’atmosphère encore plus enthousiaste. “Il y a dans cette manifestation un grand et sincère enthousiasme de la foule pour la France.”

Godart retournera très souvent en Albanie. Le 10 décembre 1922, c’est son troisième voyage. Il part de la gare de Lyon en direction de Milan et de Venise. Le 16 décembre il débarque à Shëngjin appelé aussi Saint-Jean de Medua,[1] ainsi qu’il est mentionné sur les cartes d’alors. Deux jours plus tard, il rencontre Hilë Mosi et d’autres personnalités et leur annonce une grande nouvelle: le Président Poincaré s’intéresse personnellement à l’établissement d’une banque française à Tirana! Cette fois-ci sa mission a pour but la création et l’ouverture de la première  Chambre de commerce Franco-Albanaise. Après celle-ci on crée: le Comité Franco-Albanais de la Croix Rouge. Godart déborde d’enthousiasme.

Godart est également l’initiateur et le président de la Commission de la Mission archéologique française de la cité antique d’Apollonia, dont l’équipe est dirigée par le grand archéologue et ami de l’Albanie, Léon Rey, jusqu’en 1939, qui fait des découvertes exceptionnelles. Grâce à ses efforts, en 1923, est signée à Tirana la Convention commerciale franco-albanaise. Dans le télégramme envoyé de Shkodra, le 3 Avril 1923, le consul français J. Beguin Billecoq rapporte au président du Conseil Poincaré que: “Le 15 Mars, Godart arriva accompagné de M. Houette, ingénieur de la compagnie Fives-Lille, M. Jacquet, ingénieur du Crédit général des Pétroles et Léon Rey, délégué du ministère de l’Instruction publique et chef de la mission archéologique française. Les négociations sur  des concessions pour la construction des routes et des ponts se déroulèrent dans une atmosphère très cordiale. Elles débouchèrent sur un projet de demande par la partie albanaise de douze grands ponts sur un délai de six ans, ainsi que sur la concession de l’exploitation des forêts,  du charbon et de la production du tabac. Ce projet  fut signé par Ahmet Zogu et sera ratifié par les deux parties  avant le 1er juin.  Notre demande pour des concessions pétrolières sur un périmètre de 2500 hectares situé dans d’autres secteurs que ceux des Américains et des Italiens est bien accueillie du côté des Albanais. La mission de Monsieur Godart a donné de brillants résultats“. En 1934, la Société française des pétroles effectue des recherches le long du fleuve Devoll dans la zone de Kuçovë-Kozarë. D’autre part, la Société française industrielle et commerciale des pétroles a des concessions en Albanie sur la base d’un accord souscrit avec le gouvernement albanais. Après l’ouverture de deux forages, elle s’engage également  pour huit autres puits.

Godart s’intéresse à tout en Albanie. Il semble devenu plus Albanais que les Albanais, eux-mêmes. C’est précisément lui qui intervient pour que la France ne soit pas représentée en Albanie par un consul à Shkodër, mais par un ministre-conseiller à Tirana. Il s’intéresse particulièrement aux bourses pour les étudiants albanais et à ceux qui étudient dans les écoles françaises comme l’École vétérinaire de l’université de Toulouse ou pour leurs études de médecine, d’économie ou dans le domaine des douanes.

Après l’occupation de l’Albanie par l’Italie fasciste, à la fin juillet 1939, Godart reçoit une lettre d’Ali Këlcyra qui est arrivé accompagné d’une poignée de combattants “anti-zoguistes” installés à Royat, attendant le soutien du ministre des Affaires étrangères français. “Je vous exprime mes plus vifs remerciements pour l’appui généreux que vous nous avez donné en ces tristes temps d’exil en France“. Les souvenirs de Godart sur l’Albanie sont nombreux; on les trouve dans des dizaines et des dizaines de télégrammes qui sont encore conservés dans la maison que son petit-fils garde précieusement chez-lui et dans lesquels les Albanais et les personnalités de notre histoire exprimaient leur reconnaissance et leur solidarité pour son œuvre.

Mais qui était Justin Godart?

Godart (Justin François Pierre Marie) est né à Lyon, le 26 novembre 1871, il étudie le droit. En 1906, il est élu député et en 1914 il est vice-président de la Chambre des Députés. Durant la Première Guerre mondiale il part au front, et dirige une section de secours d’urgence pour les soldats. Sa devise est: “Je ne suis ni fonctionnaire, ni médecin, je suis le blessé”. Plus tard il est élu sénateur et des années durant il apporte son aide au problème juif, en organisant des associations et des conférences dans le monde entier et en s’engageant dans quelques organisations internationales. En 1924 il est ministre du Travail. Dans une publication de 1939, on évoque la manifestation des Albanais et de beaucoup d’autres peuples des Balkans à la salle Wagram à Paris, le 8 avril. La veille, l’Albanie était attaquée par l’Italie fasciste. Justin Godart prend la parole à la tête de manifestants révoltés: “La cause du peuple albanais, qui a versé son sang pour l’indépendance, est en même temps la cause de tous les autres peuples menacés par l’impérialisme et les dictatures”.

C’était soir de fête, samedi, un doux soir de printemps qui avait vidé Paris. Elle était pleine, pourtant, la salle Wagram, pleine d’une foule douloureuse, criant par grandes vagues son dégoût et sa colère. Le meeting avait été  improvisé en quelques heures par les Albanais résidant à Paris. Grâce à eux, au moins une honte aura été évitée à la France, celle de laisser s’accomplir un abominable crime sans qu’une seule protestation s’élève, sans qu’un geste de solidarité soit fait chez nous en faveur de ceux qui, à la même heure, tiraient leurs derniers coups de feu dans les vallées baignées de lune, où trois jours avant, leurs filles dansaient en l’honneur d’un enfant nouveau-né….Aucun compte rendu ne peut rendre l’atmosphère de cette salle ou français et balkaniques, fraternellement unis, communiaient dans la même angoisse et dans une même volonté. Nous avons vu défiler les représentants de l’élite de la jeunesse de Grèce, de Bulgarie, de Turquie, de Yougoslavie, appelant désespérément à l’union leurs peuples naguère rivaux pour la défense de leur commune culture et leur commune liberté. Cette grande leçon d’union devant le péril et de fraternité humaine, a été comprise de tous les Français, de toutes opinions, qui se trouvaient là.”

Les images de cette nuit des “étudiants albanais groupés autour de leur drapeau rouge au grand aigle noir entonnant La Marseillaise » resteront gravées des années durant dans la pensée de Godart. Quand le maréchal Pétain lui demande de faire allégeance au gouvernement de Vichy, il choisit la Résistance française et se lie au Front National de Libération. A la Libération de la France il est maire de Lyon, et rencontre pour la première fois le général De Gaulle. Comme se souvient Javer Malo, un des premiers diplomates albanais de l’après-guerre à Paris, Justin Godart a gardé cet amour profond pour l’Albanie. “En 1946, dès les premiers jours de la Conférence de la paix à Paris, à l’Hôtel Claridge, où était installée notre première mission diplomatique est venu un jour Justin Godart. A ce moment-là il était le président de la grande organisation Le Front National. Il m’apporta son article “Pour l’Albanie” me disant de l’envoyer à la rédaction du journal Le Front National. Quand j’y suis allé et que j’ai donné l’article au rédacteur du service étranger, en voyant le nom de Godart, il s’étonna: “Un article de notre président ? Il sera édité dans le numéro de demain!”… Cet article, est un prélude pour défendre la cause albanaise.”

Godart restera toute sa vie cet humaniste des premières heures, s’intéressant au sort des autres nations, comme les Israéliens, les Arméniens, les Vietnamiens. En octobre 1952, le grand poète Louis Aragon le propose pour le Prix de la Paix. Par une lettre Godart lui répond: “Mon cher ami. J’ai reçu un  prix au-dessus de tous les autres. C’est votre intervention à mon  égard, c’est votre visite. Merci, je ne pouvais attendre plus émouvante récompense. Je ne désire rien de plus…” En 1955, c’est son ami le colonel Girault qui lui envoie une lettre du sud de la France – d’Aix – où il lui demande d’intervenir pour que le roi Zog, qui se trouve encore à Alexandrie, puisse trouver asile en France. A cette époque, Ahmet Zogu est très malade et a de nombreux problèmes avec le nouveau gouvernement d’Égypte. Son ami le roi Farouk n’est plus. Après la mort d’une de ses sœurs, une autre, elle aussi malade, succombe avant même d’avoir été opérée en France. Godart n’oublie pas son vieil ami, même s’il voit avec sympathie le nouveau gouvernement de Tirana lié à l’Union soviétique. Il visite l’Albanie en 1953, sans pouvoir connaître ni comprendre la vérité. Ce qui le frappe c’est l’enthousiasme des gens pour construire une nouvelle Albanie et c’est leur solidarité. Cette fois-ci dans ses cahiers de notes les images de l’Albanie lui rappellent l’atmosphère et le pays des soviets. Le 1er février 1950, dans son appartement au bord de la Seine, Godart a réuni un groupe d’amis pour la création de la première société d’amitié France-Albanie. Y participe également Raoul Calas. La Société est déclarée le 26 février, avec pour président d’honneur Justin Godart, pour président l’amiral Mules et pour vice-présidents Pierre Coti, Pierre Marcel et Pierre Courtade.

Godart meurt le 12 décembre 1956, chez lui, 9 quai Voltaire, en laissant aux Albanais le souvenir d’un de leurs plus grands amis. Jusqu’à la fin de sa vie, Justin Godart reste ami de l’Albanie et  s’inquiète de l’avenir du peuple albanais. Avant sa mort, il donne tous ses objets albanais pour une part au Musée de l’Homme et pour une autre part au musée de la ville de Lyon dont il était natif et dont il avait été le maire pendant quelque temps, aussitôt après la guerre. L’appel que Godart a lancé aux grandes puissances dans les dix premières années, de ce vingtième siècle est toujours d’actualité, alors que, le Kosovo est ensanglanté et violé par l’occupation serbe, jusqu’au jour de la libération. “Nous avons voyagé partout en Albanie – a écrit à cette époque Godart en s’adressant aux Grandes Puissances, mais partout nous n’avons vu que des ruines!…

A la fin de juin 2001, invité à Paris, à une conférence sur Godart, Un homme dans son siècle, je parle de son lien puissant et si essentiel avec l’Albanie et de l’amour qu’il lui a voué jusqu’à sa mort. Sur Godart ce jour-là, se sont exprimés le Président du sénat: Poncelet, le ministre Kouchner, la député européenne et ex-ministre Simone Veil, des historiens, des géographes et d’autres intellectuels. C’est en fait la première tentative de l’historiographie française moderne pour ressusciter une figure presque oubliée, ce parlementaire courageux qui en 1940 se dressa contre le maréchal Pétain, l’allié d’Hitler.

Les rues “Justin Godart” à Vlora, à Tirana, à Shkodra et à Fieri rappellent aux générations d’aujourd’hui l’amour et le grand dévouement de cet ami français pour l’Albanie. Une autre fois j’ai demandé à Monsieur Bilange, le petit-fils de Godart, de publier en Albanie les notes de son grand-père. Sans aucune hésitation, il s’est mis au travail de déchiffrage de ces notes d’écriture fine, pleines de noms de personnes, de dialogues, de dates, d’itinéraires, de termes albanais, de références à l’histoire et à l’ancienne culture albanaise, empreintes d’une rencontre avec un grand humaniste.

Actuellement deux publications sur Justin Godart sont en cours de préparation en Albanie: la première, les notes de ses voyages après celui de 1921, qui sera publiée en français; la deuxième, une publication en albanais, avec une longue préface ainsi que ses nombreuses références et photographies relatives à l’Albanie.


[1] Shëngjin, L. Rama.

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